Connaissance factuelle de l’histoire

L’érudition des amateurs n’est pas monolithique, elle revêt plusieurs formes selon les préférences et l’investissement des spécialistes. Dans le cas des amateurs érudits férus d’une fiction particulière, qu’il s’agisse d’un titre, d’une série ou d’une franchise, la forme d’érudition la plus apparente est celle qui touche à la connaissance profonde et détaillée de l’histoire racontée. À première vue, le simple fait de mémoriser le déroulement de l’histoire semble être un minimum pour un amateur de fictions, cependant, quand le récit prend des proportions démesurées en se développant sur nombres de volumes et parfois nombres de médias, la simple réception de l’histoire dans sa totalité devient tortueuse pour des raisons d’accès, de temps ou de moyens ce qui rend sa saisie détaillée d’autant plus ardue. Ainsi, à moins d’être hypermnésique et doté de toutes les dispositions possibles, il est très peu probable de rencontrer un érudit idéal qui disposerait d’une connaissance sans faille au sujet d’une fiction de grande ampleur. Cette imperfection humaine est encore plus excusable quand on sait qu’il arrive même aux auteurs ou aux équipes d’auteurs de se tromper sur leurs propres créations et de se voir corrigés par les amateurs. Pour combler leurs lacunes les spécialistes dévoués effectuent sans cesse un travail de rattrapage, de relecture et de révision des faits racontés. L’histoire n’est pas seulement reçue, elle est apprise et cet apprentissage n’est qu’une étape préliminaire à l’interprétation.

Liste d’entrées sur westeros.org, un site sur le lore de la saga de George R.R. Martin

Connaissance du lore

La connaissance de l’univers fictionnel dans lequel se déroule l’histoire, autrement dit, ce que les fans qualifieraient de lore ou de deep lore et ce que la critique cinématographique qualifierait de diégèse est un autre niveau de connaissance du contenu fictionnel qui a pour particularité de ne pas toujours être exposé de manière explicite au sein de la fiction mais trouvant des justifications dans des ressources externes au contenu du récit proprement dit. Pour en donner un exemple, un récepteur profane de Star Wars peut savoir que Chewbacca est un Wookiee en prêtant une attention minimale aux films. En revanche, les véhicules quadrupèdes présents dans Star Wars : Épisode V, L’Empire contre-attaque, qualifiés d’« imperial walkers » à l’écran ne sont jamais nommés par leur désignation technique « AT-AT ».

Boîte de jeu Lego avec la désignation AT-AT

Cette appellation rendue accessible de manière relativement proéminente par diverses ressources externes permet à un amateur assez peu érudit de la connaître sans trop de peine. Par contre, connaître le sens de ce sigle ou de cet acronyme selon la langue utilisée peut requérir un niveau supplémentaire de connaissance de l’univers fictionnel pour savoir que ces lettres renvoient à « All Terrain Armored Transport » ; un fan curieux pourrait creuser encore plus loin l’histoire implicite de ce véhicule en consultant une encyclopédie externe qui lui donnerait de nombreux détails canoniques à son sujet en lui apprenant en quelle année intradiégétique ces véhicules ont été construits, par quelle entreprise, sur quelle planète et même consulter leurs plans. Il pourrait ensuite comparer cette version de micro-récit avec une version antérieure rendue non canonique après le rachat de la franchise par Disney afin d’observer comment le nouveau canon interagit avec l’ancien et entrevoir par extension comment Disney choisit ou non de satisfaire les fans restés fidèles à l’ancien canon reconnu sous l’appellation « Legends ».

Des observateurs informés et attentifs

Les fandoms réunis autour de telle ou telle fiction ne se contentent pas de collecter un maximum d’informations sur le contenu fictionnel, ils surveillent, documentent et discutent tout ce qui se rapporte à l’élaboration de leurs récits fétiches. Suivre de près les moindres gestes et les moindres dires des personnes impliquées dans le processus créatif est une des pratiques spécifiques aux fandoms d’où il peut ressortir des informations anecdotiques comme la présence de caméos ou d’easter eggsou bien des informations qui posent de sérieuses questions de fond aussi bien pour les savants de profession que pour les fans. La révélation de l’homosexualité d’Albus Dumbledore par J.K. Rowling en est un exemple.

Fan réagissant suite à l’annonce de J.K. sur l’homosexualité de Dumbledore

Puisque la révélation s’est produite en dehors de la fiction (lors d’une séance de questions-réponses à la suite d’une lecture publique en 2007), le fandom des Potterheads s’est alors divisé en deux factions avec d’un côté une partie des fans qui récusait toute valeur canonique à la déclaration du fait que l’orientation sexuelle du personnage n’avait pas été mentionnée de manière explicite dans la fiction contre une autre partie qui défendait l’autorité de l’auteure sur sa création. Avec le temps, la quasi-totalité du fandom s’est alignée sur la position de Rowling, mais c’était sans compter l’arrivée au cinéma des préquelles d’Harry Potter intitulées Les Animaux fantastiques et notamment son deuxième volet Les Crimes de Grindelwald qui relance le débat car la relation amoureuse entre le jeune Dumbledore et Gellert Grindelwald ne sera pas abordée de manière explicite selon David Yates, son réalisateur.

Des éruditions composites

S’il est des fans extrêmement spécialisés sur les événements racontés par une histoire particulière, on peut aussi trouver des spécialistes dont l’érudition porte sur des objets ou des phénomènes d’une autre nature avec leurs propres enjeux et leurs propres problématiques. Les connaisseurs d’un genre, d’un média, du travail d’un auteur, d’une période, d’une pratique n’ont pas exactement le même type d’interrogations que les connaisseurs d’une histoire. Par exemple, savoir ce qui distingue la high fantasy de l’heroic fantasy est une érudition distincte de celle qui consisterait à réciter l’arbre généalogique du personnage d’Aragorn.

Arbre généaologique d’Aragorn (Tolkien Gateway sous licence GNU FDL)

Il est ainsi possible qu’un expert du Seigneur des anneaux ne soit pas un expert de la fantasy en général par méconnaissance ou par désintérêt, tout comme il est possible qu’un expert de fantasy ne soit pas intensément investi dans le deep lore de toutes les œuvres de fantasy dont il a connaissance. Il est enfin tout à fait possible (sinon probable) qu’un expert de fantasy en sache long sur Le Seigneur des anneaux. Pour illustrer ce phénomène on pourrait dire que les amateurs disposent d’éléments d’éruditions qu’ils peuvent ou non cumuler et combiner selon leurs goûts ou leurs compétences. On peut ainsi imaginer un amateur de langues construites être fasciné par le sindarin mais ne pas être expert de fantasy ou de l’œuvre complète de Tolkien.


Ce principe de compétences combinatoires permet d’imaginer un érudit idéal qui accumulerait le plus grand nombre et la plus grande variété d’éléments d’éruditions, mais il permet surtout d’observer une répartition des rôles qui s’effectue au sein des amateurs érudits où chacun apporte une expertise individuelle qui profite au groupe.

Les rôles d’érudits >>